vendredi 18 octobre 2019

Anthropologie (5) - La femme et l'homme (ou la gamine et le gamin)

Ce soir, publication à nouveau d'extraits du séjour de Paul-Emile Victor parmi les Eskimos, mobilisée par une scène anthropologique majeure à la terrasse d'un bar, confrontée au vide du week-end automnal qui s'annonce.

Deux gamins sont face-à-face de verres de vin blanc. Une planche de saucisson et des curly. Il a très faim ; elle aussi. Ils ont sûrement dû donner rendez-vous au silence existentiel tout en se mangeant les muscles, les seins et les écrans. Ils se connaissent un peu, c'est évident.

Un fracas quand il lève enfin les yeux en redressant son corps d'ado :

- tu crois que t'es intéressante ?
- ...
- Bah ouais pourquoi?
- Chais pas...

Un curly chacun, mais il ne reste plus qu'une tranche de rosette...

- Alors pourquoi tu parles à Gabin?!
- ...

Elle, colmatant sa superbe :
- Tu ne m’intéresses pas plus que toi !

Elle prend la tranche ; il fait la tronche. Magnifique.

Bien plus tôt dans le bar arctique du scientifique :



« Mercredi 25 novembre 1936.
5 heures -
Aujourd’hui, anniversaire de Doumidia (compagne de PEV pendant son séjour parmi les Eskimos). Couchée sur la plate-forme de fenêtre (couchage commun à l’ensemble du clan), elle s’étire dès le petit jour. Elle pose ses pieds roulés dans sa couverture sur mon sac de couchage ; c’est son jour, elle le sait ; elle en profite dès le premier instant.
Elle vient se couler contre moi dans mon sac de couchage. Elle colle ses lèvres contre mon oreille et chuchote :
-          Ne pars pas à la chasse aujourd’hui, Wittou. Aujourd’hui reste avec moi, c’est mon anniversaire.
-          Et si je ne pars pas chasser, dis-je, qui te donnera de la bonne petite viande de phoque bien grasse ?
-          Ça ne fait rien. J’aime mieux que tu restes avec moi aujourd’hui. Tout à l’heure nous irons dans ta petite cabane et tu joueras avec moi… (…)
15 heures – Kristian (ami de PEV, veuf et futur époux de Doumidia) et Odarpi sont de retour de la chasse.
Kristian entre chez moi et, voyant Doumidia, lui dit :
-          Parmi les peaux que j’ai, tu choisiras celle que tu voudras. Moi je suis un homme, je n’y connais rien.
 Doumidia le regarde, les yeux humides. (…)
19 heures – Je fais des fiches. Doumidia est assise sur ma banquette et rêve, les mains sur les genoux, tout engoncée dans ses kamiks (bottes) et sa culotte de peaux de phoque. Odarpi entre sans bruit, une peau roulée sous le bras, et la tend à Doumidia sans un mot.
Quant à moi, je lui ai donné ce matin des peaux de phoque pour ses kamiks, des peaux de phoque pour ses semelles, des perles pour qu’elle s’en fasse une cape, une paire de gants de laine blanche, un gros morceau de viande de phoque crue séchée, et un tas d’ammasset (capelans).
Elle m’a remercié, mais c’est la peau de phoque de Kristian qui l’a émue le plus. (…)
11 janvier 1937.
Doumidia, assise au bord de la couchette, frottant une allumette. La petite flamme jaillit, éclairant à la Rembrandt son joli visage régulier. Ses longs cheveux tombent le long de son dos nu que je devine. Elle allume la lampe tempête et se lève. Sur le rayonnage où se trouvent mes caisses de traineau elle prend quelque chose qu’elle y a préparé hier soir. C’est une sorte de longue chemise qu’elle a cousue dans un tissu léger et presque transparent que je lui ai donné à sa demande, il y a quelques semaines, pour doubler, a-t-elle dit, un corsage du dimanche qu’elle était en train de se faire. Je fais semblant de dormir et l’observe entre les cils. Elle se brosse longuement les cheveux, s’asperge de mon eau de Cologne dont il reste un fond de flacon, et viens s’asseoir à côté de moi. Elle se penche sur moi et chuchote :
-          Wittou…
Je ne bronche pas. Alors elle frotte son nez contre le mien en respirant par petits coups, baiser eskimo. Je ris.
-          Tu vois que tu es réveillé, dit-elle.
-          Bien sûr ! C’est toi qui m’as réveillé…
-          Tu n’aimes pas quand je t’embrasse ?
-          Oh si !
Elle rit à son tour et murmure, contre mon oreille :
-          J’ai bien fait l’amour hier soir ?
-          Oui, dis-je, étonné par ce langage inhabituel.
-          Je fais l’amour aussi bien que les femmes kratounat (blanches) ?
-          Oui, Doumidia, aussi bien…
Elle fait la moue.
-          Pas mieux ? Tes femmes kratounat, elles ne savent pas faire l’amour… ! »
Paul-Emile VICTOR, Boréal, Grasset, 1938, pp. 126-130 et 156

 
PEV a sûrement grandi.
Ils grandiront aussi.


mercredi 16 octobre 2019

Anthopologie (4) - Hausse des températures et dérèglement psychologique

Il y a quelques années, les Inuits ont vécu un évènement pour lequel leur langue n'offrait pas de mot, et qu'ils n'étaient donc collectivement pas capables de signifier. Leur civilisation multimillénaire n'avait en effet jamais été confrontée à l'incendie d'une forêt poussée sur le permafrost décongelé. Et pourtant ils se sont adaptés avec tranquillité. Il en est de même des habitants d'HoiAnn au Vietnam qui, chaque année, subissent typhons et inondations mortelles. Leur rapport au monde leur permet de s'adapter. Et que dire des habitants du mésolithique européen, lorsque la mer Méditerranée s'est brusquement déversée sur les plaines de ce qui deviendra la mer Noire, le déluge générant des récits cataclysmiques et des épopées à la base de toutes les religions monothéistes contemporaines ? Ils se sont aussi adaptés.

La perspective est bien différente dans l'Occident postmoderne dont la civilisation est devenue celle d'une angoisse permanente, alimentée par un flot intarissable d'informations anxiogènes algorythmées. Or, le problème avec le discours cataclysmique dominant est qu'il fait de la hausse des températures, qu'il ne s'agit pas ici de contester, la principale cause d'un dérèglement qui n'est pas que climatique. Il s'agit d'un discours essentialiste qui porte déjà tous les germes d'une idéologie politique de nature totalitaire (j'en reparlerai). Ce discours a pour fonction d'entretenir la peur là où on sait d'expérience qu'un cerveau nourri à l'anxiété n'est plus capable d'intelligence, et en particulier de réflexion critique.

Ce discours ne procède pas d'une prise de conscience objective dans la mesure où les conséquences de l'utilisation des énergies fossiles sont connues depuis les années 70. Dans un contexte de mal-être ambiant, les Occidentaux, qui ont tout abandonné depuis quarante ans en termes de sens collectif, projettent sur la planète leur état d'insécurité et de déréliction, ne parvenant plus à vivre au monde sans s'engouffrer dans le puisard de la culpabilité. Pour le dire autrement, les collapsologues climatologiques passent en permanence le monde au tamis de leurs difficultés à vivre ; ils se font chier. Structures en abîmes.


Evidemment, cette forme que prend la pensée émotionnelle - ou du cerveau droit pour faire genre - interdit de réfléchir au monde de demain en dehors de l'hypothèse de l'effondrement. Sur le long terme, c'est ne pas avoir l’honnêteté d'apprendre puis de reconnaître que cette planète a connu des renversements climatiques bien plus radicaux que celui qui est en cours, et que la vie a toujours su s'adapter, y compris lorsque l'humanité a été réduite à quelques centaines d'individus il y a 140 000 ans, y compris lorsque les océans se sont intégralement évaporés. Sur le moyen terme, c'est ne pas s'autoriser à penser que l'intelligence collective saura trouver des solutions aux défis qui se présenteront à elle. Sur le court terme, c'est confier à l'Autre, mon frère, mes angoisses, mes détresses, mes frustrations, celles-ci recouvertes d'une pensée mainstrean de bas de plafond pour ne pas avoir à s'y intéresser vraiment. Je souffre ? Alors va pour la planète qui s'effondre dans un anthropocentrisme consternant.


 Le photographe Yongqing Bao a saisi une renarde, proche d’une colonie de marmottes sur le plateau tibétain du Qinghai au début du printemps.
CQFD : la photo animalière de l'année 
ou la gentille petite marmotte effrayée par le grand méchant loup
(photo du net et bel exemple d'anthropomorphisme)

Spiritualité (1) - Les foutaises de l'instant présent


Il y a quelques années, un auteur allemand, Eckhart Tolle, publiait Le pouvoir du moment présent, guide spirituel destiné aux brebis humaines qui, à défaut de savoir exister par elles-mêmes, exigent toujours d’un berger qu’on vienne leur croquer les jarrets et les rappeler à leur condition d’animaux grégaires. Il n’y a rien de plus fâcheux qu’un éducateur.


On y apprend que « le moment présent est le bien le plus précieux qui soit », ou encore qu’ « il faut toujours dire « oui » au moment présent ». Clap ! Clap ! Eckart ! Tes assertions sont d’une pauvreté intellectuelle sans bornes, et pourtant des milliers d’êtres en quête se mettent à adhérer aux paroles du guide en allant de plus en plus mal. Car le moment présent n’existe pas ; il n’y a que demain et le passé à continuer.


L’existence d’Ulrich Leonard Tolle - de son vrai nom - ressemble à nombre de récits autobiographiques rédigés par ces sages occidentaux qui ont permis la floraison des rayons de « développement personnel » - les livres roses à la couverture pailletée devant le rayon ''Philosophie''. L’auteur souffrait de dépression et de peurs chroniques. Un soir, à vingt-neuf ans, il entreprend de se suicider mais, incapable d’en finir avec son soi, dit vivre une épiphanie. Il se résout finalement à la grande découverte intérieure : le pouvoir du moment présent. Le lendemain, titubant dans les rues de Londres, l'homme tremblant et énergétiquement effondré, découvre que : « tout y est miraculeux, profondément paisible. Même les embouteillages ». No comment. Enfin, si, comment (je vais encore être long, je le crains).



Eckhard surfe comme nombre de ses congénères sur le mal-être de l’Occident athée où il n'est plus question que de soigner les maladies imaginaires du moi. Il vend des centaines de milliers d’exemplaires partout dans le monde, rédige les déclinaisons de sa grande découverte, tous les deux ans en moyenne : Mettre en pratique le pouvoir du moment présent, Entrer dans le moment présent, Portes d’accès au moment présent. Et pourquoi pas : Etre présent au moment présent ? Au passage, en mal d'identité, l’auteur usurpe le prénom d’un mystique rhénan du XIIIème siècle : maître Eckhard.


Pour qui s’est intéressé un peu au fonctionnement de la pensée et aux mécanismes de l’énergie et de la vitalité, il va de soi que l’auteur écoule une soupe œcuménique irrecevable, une soupe de mots pour passionnés de concepts creux, tous reliés au mot 'conscience' : l’instant, le présent, l’ego etc. Il néglige par intérêt la vérité qui émerge de l’observation du cerveau depuis le contenu absurde de ses propres pensées.


Le cerveau a connu une croissance exponentielle depuis 1,5 millions d'années afin de trouver une solution à un problème majeur : l'homme est un animal faible, dévoré et apeuré, qui ne peut assurer sa survie qu'en disposant d'une technologie apte à lui assurer une certaine tranquillité. Son cerveau est un émetteur-récepteur qui sert à ordonner le monde en permettant de le vivre en sécurité. Par son cerveau, l'homme ordonne à la nature ou il disparaît. Il maîtrise le feu, crée des outils et des armes, invente des religions et des systèmes normatifs. Tout cela est bien connu.

Le cerveau est donc un créateur d'idées qui se façonnent à travers les sens qui lui offrent des perceptions, puis des conceptions. Mais le monde change en permanence, à une vitesse vertigineuse ; il grouille dans les airs, sous l’eau, dans la vermine qui sert de terre, de tripes et de sang mêlés. Le monde qu'il perçoit depuis des sens atrophiés est un bordel innommable et sans forme. Il est un fluide impalpable, une peau sans atomes, toujours neuf, jamais éteint, né et mort dans le même mouvement, dans l’effondrement des conjugaisons sur elles-mêmes, créé puis détruit, puis créé à nouveau. Le cerveau ne peut alors rien faire d’autre que de recevoir ce qui lui arrive à partir d'un construit : le mental et le processus analytique qui l'accompagne ne peuvent fonctionner qu'à partir de ce qu'ils connaissent, de ce qu'ils ont rencontré et de ce qu’ils projettent. La pensée est incapable de spontanéité dans le chaos. L'instant présent est inaccessible en tant que donnée du réel ; ou alors il ne l'est que dans la mort et dans l'orgasme.


Dans le processus de la pensée il y a, donc, cette habitude que le cerveau prend à l'analyse. Il analyse tout, tout le temps, même sans s'en rendre compte. Et plus il vieillit, plus le substrat des expériences s'étoffe, plus il devient expert en conjectures de toutes sortes. Il peut tout inventer, y compris le présent et la conscience, l’essentiel étant qu'il y ait un problème à régler. Dans une certaine mesure, le cerveau fonctionnant exclusivement pour trouver des solutions, cherche des problèmes en permanence. Il les crée en grande partie, invente des conflits, du désamour, des loups, des victimes et des ennemis. Le monde est en crise partout et c’est la Syrie dans 1400 cm3, au mieux. Et parfois, dans des contextes difficiles et complexes, le cerveau s'emballe pour trouver des solutions à des problèmes qui n'existent pas encore et qu'il finira par créer. Et c’est précisément ce qui se passe dans l’esprit des chercheurs du moi. Dans une certaine mesure, se connaître soi-même, c'est ne pas laisser le cerveau se saisir de ce que je suis. C'est rester dans la sensation, à mille lieues du pouvoir, et simplement sentir que je suis limité, mortel, vivant, con, joyeux, malheureux, sans jamais essayer de progresser ou de lutter pour que ce à quoi je n'adhère pas soit différent.

Conclusion : Le cerveau projette un futur à partir du passé ; mais de présent, il n’y a point, et la pseudo découverte d'un pouvoir du moment présent n'illustre que le rejet de la rationalité d'un mouvement qui s'écoule vers la mort depuis la naissance, comme le fleuve. Voilà le problème de l'anxiété d'Ulrich Leonard : une fixation intellectuelle sur le pouvoir et sur le temps, le rejet d'un moi limité au profit d'un soi rayonnant.

(octobre 2014 - revu octobre 2019)

lundi 14 octobre 2019

Droit (2) - L'ordonnancement des discours


La force du droit réside dans sa capacité à hiérarchiser et à ordonner les discours sur un plan binaire. Il y a ce qui est dit, pouvant éventuellement relever du baratin politique de circonstance, de l’effet de buzz ou même de l’incompétence de celui qui s’exprime, et il y a ce qui est légal ou illégal. Et lorsqu’un comportement est illégal, le discours du droit éteint toute prétention à la vérité des tenants de la thèse adverse, quels que soient les termes du débat et les postures tenues. Ils parlent donc rigoureusement pour ne rien dire.


L’actualité en fournit un exemple édifiant. La secrétaire d’Etat en marche Ndiaye a ainsi pu affirmer, à propos du port du foulard islamique par des dames accompagnant de jeunes enfants scolarisés :

« Je n’ai pas de difficulté à ce qu’une femme voilée participe à une sortie scolaire (…) Quand j’étais enfant, à Villeurbanne, nombre de mes camarades de classe venaient de familles musulmanes. De nombreuses fois, leurs mères nous accompagnaient lors des sorties scolaires. Voilées, parfois. Jamais cela n’a posé problème ». On relèvera à nouveau cette tendance très postmoderne de certains personnels politiques à tout personnaliser et, ainsi, à se révéler incapable d’élever le débat au niveau des concepts qu’il devrait impliquer nécessairement. L'histoire de Mme Ndiaye n’est en effet pas le référentiel idoine pour traiter les termes de cette question importante pour la société française. Un peu plus loin, l'ex-blogueuse Schiappa ''tweete'' qu'il est choquant d'humilier les femmes et que la loi de 1905 ne prévoit pas d'interdire... le voile. Certes... merci Marlène. Bref, tout est dans tout et plus rien n'est dans rien, à part la médiocrité et la moraline nauséabonde qui, elles, trouveront toujours leurs postures dans la parole enfin libérée. Quant aux ministres de genre masculin, Le Maire et Blanquer, ils placent la question sur le terrain des « valeurs » ou de ce qui serait « souhaitable », faisant ainsi appel à une très contestable – et dangereuse – axiologie de patriarches républicains. Et plus personne ne sait quoi faire, des directions d'écoles à la DGEN, et que dire des enfants face aux adultes paumés...



Et si on écoutait tout simplement la musique de l'esprit des lois, comme disait Montesquieu. Pour qui s’intéresse un peu au droit, on relèvera immédiatement que la réponse à la question posée par le port du voile dans le cadre des sorties scolaires ne relève ni des aisances prises par la première discutante, ni des émotions outrées d'une blogueuse médiatisée, pas davantage que des souhaits de la partie ministérielle. Et ce pour une raison très simple : le port du voile est illégal.



L’article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958 dispose que : « La France est une République (…) laïque (…) ». Il en résulte que ses services publics nationaux – dont l’éducation nationale fait évidemment partie – le sont aussi, laïcs. Il en découle, au regard de la liberté d’expression reconnue aux agents, une réserve obligatoire permettant de garantir la neutralité du service au bénéfice des usagers (ici les enfants) : le port de signes religieux ostensibles (i.e. qui peuvent être vus, ou même perçus) est interdit. C'est ce qu'on appelle la causalité. Reste à qualifier la situation des accompagnants de sorties scolaires : ils sont des « collaborateurs occasionnels du service public » au sens de la jurisprudence du Conseil d’Etat à partir de l'instant où ils prennent la main d'un enfant soumis à la responsabilité de l'Ecole Publique (CE ass. 22 novembre 1946, Commune de Saint-Priest-la-Plaine) et relevant es qualité des obligations qui pèsent sur le service et son personnel.